<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Entretien avec Serge Bernstein : Le Régime de Vichy : une collaboration d’Etat.

Entretien avec Serge Bernstein : Le Régime de Vichy : une collaboration d’Etat.

par | Entretiens, Les collabos : par delà le bien et le mal, N°6 Histoire Magazine, Seconde Guerre mondiale

Entretien avec Serge BERSTEIN , Historien, spécialiste de l’histoire politique du XXe siècle

Article publié dans Histoire Magazine N°6

S’il est arrivé à plusieurs reprises que la France connaisse des défaites et l’occupation de son territoire par le vainqueur, la collaboration telle qu’elle va la connaître à partir de 1940 est un phénomène relativement inédit au cours de son histoire…
Serge Berstein : Les défaites de la France en 1815 et 1871 ont certes provoqué une occupation (partielle) du territoire qui a exigé une collaboration technique des gouvernements avec les puissances occupantes, mais qui a été suivie dans un délai de quelques mois de la signature d’une paix comportant des cessions de territoires et le paiement d’indemnités. Le caractère inédit de la défaite de 1940 réside dans le fait que l’Allemagne ne fait pas connaître ses projets de paix faisant peser une lourde menace sur les intentions du vainqueur et provoquant l’inquiétude du gouvernement de Vichy sur le prix à payer pour la défaite de la France. D’où ses efforts pour tenter de se concilier l’occupant afin d’obtenir un traité de paix modéré…
La France connaît une crise politique institutionnelle et l’écroulement de la IIIe République provoqué par la défaite militaire de 1940 était-il inéluctable ?
Serge Berstein : La France connaît certes dans les années de l’entre-deux-guerres une crise multiforme qui provoque l’éclosion de propositions de réformes et même, après le 6 février 1934, une tentative de réforme de l’Etat que le Sénat fera échouer. Pour autant, il n’y a aucun caractère inéluctable dans l’effondrement de la III° République, mais le résultat d‘une intrigue politique conduite par une poignée d’hommes de droite autour de Pierre Laval, alliés aux principaux dirigeants militaires conduits par le général Weygand avec l’appui du maréchal Pétain. Une solution alternative à la signature de l’armistice existait : le départ vers l’Afrique du nord des autorités républicaines et la poursuite de la guerre à partir de l’Empire colonial, entraînant la capitulation de l’armée en métropole. Le refus de cette capitulation par le commandant en chef de l’armée, le général Weygand (par ailleurs monarchiste et détestant la République), laisse la voie libre à la stratégie de Pierre Laval qui rêve de s’emparer du pouvoir pour créer une « République musclée » et qui met en avant le maréchal Pétain, extrêmement populaire, mais qu’il tient pour une potiche.

La figure du Maréchal Pétain s’impose, notamment à la suite de campagnes de propagande, comme « sauveur », dans les années qui précèdent le conflit, certains recherchent un « Mussolini » français …
Serge Berstein : La popularité de Pétain est d’autant plus considérable qu’à la différence des autres maréchaux de la Grande guerre qui ne cachaient guère leur sympathie pour les partisans d’un pouvoir fort et leur mépris pour la République, il s’est montré d’une grande prudence sur le plan politique. Si bien qu’il bénéficie de l’image d’un « maréchal républicain » que la gauche elle-même respecte et admire. Moyennant quoi la III° République fera de lui un ministre de la Guerre, un ambassadeur à Madrid après la victoire de Franco, puis un vice-président du Conseil avant que lui-même ne se proclame « Chef de l’Etat ». La réalité que révèlent les recherches historiques s’avère un peu différente. Si lui-même ne se départit pas de sa prudence, on constate que l’entourage de Pétain est toujours présent dans les diverses tentatives opérées au cours des années trente pour rassembler les organisations de droite et d’extrême-droite et que son nom est assez fréquemment prononcé dans ces milieux comme l’homme capable de conduire la France dans les voies d’une politique énergique de redressement.

Comment Pétain réagit-il au rôle que l’on veut lui faire jouer ?
Serge Berstein : S’il se garde bien de montrer une quelconque ambition, Pétain joue au contraire à l’homme désintéressé toujours prêt à servir son pays, à « faire don de sa personne à la France » comme il le déclarera en juin 1940. Mais on ne voit pas qu’il ait désavoué les démarches de son entourage dans les années trente.

Tandis que les troupes allemandes envahissent les Ardennes, Pétain accepte d’entrer au gouvernement. Et là, Reynaud et lui ont des points de vue radicalement opposés sur la marche à suivre …
Serge Berstein : Le désastre militaire de mai-juin 1940, annonçant une défaite militaire quasi-inéluctable, conduit le président du Conseil Paul Reynaud à remanier son gouvernement, avec l’espoir de provoquer un sursaut d’énergie analogue à celui mis en œuvre par le ministère Clemenceau à l’automne 1917.
Pour ce faire, il fit entrer dans son gouvernement deux hommes qui symbolisent ce redressement durant la première guerre mondiale : le maréchal Pétain, le « vainqueur de Verdun » qui a résisté aux furieux assauts allemands et Georges Mandel, le collaborateur de Clemenceau. Or, si ce dernier rejette l’armistice et préconise la poursuite du combat en Afrique du nord, Pétain se montre un partisan déterminé de l’armistice qui permettra de provoquer le choc nécessaire à l’arrivée au pouvoir de ceux qui ambitionnent de mettre à bas le régime pour lui substituer un pouvoir fort, dont lui-même prendrait la tête. En d’autres termes, Pétain sert son ambition secrète que les manœuvres ourdies par Pierre Laval vont lui permettre de réaliser.

De gauche à droite, Maxime Weygand, Paul Reynaud, et Philippe Pétain en mai 1940. Le 17 mai, Pétain est nommé vice-président du Conseil dans le gouvernement de Paul Reynaud.

Comment le maréchal Pétain envisage-t-il l’Occupation allemande et la Collaboration de son gouvernement avec l’occupant ?
Serge Berstein : Le maréchal Pétain n’est pas l’inventeur de la Collaboration. Sans doute a-t-il envisagé la collaboration technique nécessaire avec l’occupant et l’administration française la pratique depuis la signature de l’armistice. Mais Pierre Laval va lui donner un sens différent. Convaincu de l’inéluctabilité de la victoire allemande au moment où Hitler est en train d’achever la conquête de l’Europe, il rencontre ce dernier à Montoire en octobre 1940 et lui propose une « collaboration »volontaire de la France à l’entreprise allemande. Une rencontre entre Pétain et Hitler au cours de laquelle le chef de l’Etat français déclare entrer « dans la voie de la collaboration » validera l’accord. Celui-ci s’avérera un marché de dupes, Hitler étant bien décidé à ne rien céder à la France, mais acceptant volontiers que la France facilite l’occupation en mettant au service de l’occupant son administration, son économie et sa police. Pétain acceptera sans broncher cette servitude avec quelques réticences dans les derniers mois du régime.

Trois personnages se détachent et incarnent la politique du régime de Vichy : Pétain, Laval et Darlan aux aspirations différentes …
Serge Berstein : Le point commun des trois principaux acteurs du régime de Vichy réside dans une analyse identique de la situation de la France entre 1940 et 1944 : la France doit parvenir à se concilier son vainqueur pour obtenir de lui un traité de paix préservant autant que possible ses intérêts dans une Europe conquise par le régime hitlérien.
Au-delà de ces vues communes, les trois hommes appartiennent à des mondes différents et envisagent différemment l’avenir du pays. Pétain est un militaire de carrière et, au-delà de la prudence dont il a fait preuve, un nostalgique de la France d’Ancien régime, celle des provinces, de la ruralité, de la religion, des corporations, du folklore. Son entourage est peuplé de nationalistes maurassiens ou barrésiens, d’antisémites auxquels s’ajoutent quelques libéraux. Son idéal serait de reconstituer cette France d’hier autour du thème de la « Révolution nationale » qu’il s’acharnera à réaliser dans les premières années du régime.
Pierre Laval, issu d’un milieu modeste, ancien avocat socialiste, a considérablement évolué au lendemain de la première guerre mondiale. Enrichi dans les affaires, devenu un personnage politique important, il n’a cessé de glisser vers la droite dont il est devenu un des principaux chefs dans les années trente, accédant à la présidence du Conseil à diverses reprises. Répudiant désormais toute position idéologique ou éthique, il se veut un « réaliste» et, dans la conjoncture politique des années quarante, il considère que le réalisme conduit à instaurer en France un Etat autoritaire conforme aux régimes dictatoriaux qui dominent désormais l’Europe.
Quant à l’amiral Darlan, militaire de carrière lui aussi, ce n’est pas un politique et il fera largement appel durant son passage à la tête du gouvernement de Vichy à des technocrates modernisateurs placés à la tête des ministères. Mais son manque d’expérience politique, comme celui de la plupart des ministres, le conduit à une impasse entre la préservation de la collaboration et le risque de vassalisation de la France face au Reich.

Le régime de Vichy va connaître plusieurs évolutions …
Serge Berstein : Si le régime de Vichy apparaît, d’un bout à l’autre de son histoire comme un régime dictatorial, répressif, excluant une partie de la population du cadre national (les juifs, les francs-maçons, les immigrés…), poursuivant de sa haine les communistes, les socialistes et, d’une façon générale tous les républicains affirmés, livrant sans scrupule aux nazis, aidés par la police du régime, ceux qui tombent entre ses mains, son histoire politique n’a rien d’homogène et on peut distinguer quatre périodes au cours des années 1939-1944.
A l’origine, Vichy apparaît comme une auberge espagnole où se précipitent tous ceux qui espèrent tirer quelque avantage des nouveaux maîtres du pays : théoriciens fumeux, auteurs de réformes en mal de réalisations concrètes ; nostalgiques de l’Ancien régime, vaincus du suffrage universel, hommes politiques en déshérence, marginaux exclus des groupes dirigeants auxquels ils aspirent. A cette cour des miracles s’ajoutent des représentants de toutes les formations de droite et quelques hommes venus de la gauche, radicale ou socialiste.
Dans une première période de juin à décembre 1940, le thème dominant est celui de la « Révolution nationale » voulue par Pétain qui donne la prépondérance à l’extrême-droite monarchiste, nationaliste et antisémite. Mais c’est aussi le moment où, parallèlement, Laval met sur pied la Collaboration qui lui donne un rôle prépondérant dans le domaine fondamental des relations avec l’occupant.
Le tournant de décembre 1940 qui voit l’éphémère arrestation de Laval, puis son éviction politique marque la volonté de Pétain de reprendre à son compte la politique de collaboration.
Après un bref intermède de Pierre-Etienne Flandin (avec lequel les Allemands refusent de prendre contact), le pouvoir échoit à l’amiral Darlan qui peuple les ministères d’amiraux et de technocrates. Mais les immenses concessions faites aux Allemands dans le cadre de la collaboration par les Protocoles de Paris en avril 1941, aboutissant en fait à une entrée en guerre de la France aux côtés des Allemands, provoquent une vive opposition des nationalistes de Vichy conduits par le général Weygand qui fait échouer l’opération. La collaboration entre en sommeil.

Le retour de Laval au pouvoir auquel Pétain doit se résoudre en avril 1942 ouvre une troisième phase marquée par la volonté claire de Vichy de s’aligner sur l’Allemagne. « Je souhaite la victoire de l’Allemagne, puisque, sans elle, demain, le bolchevisme s’installerait partout » déclare Laval. La France accroît ses livraisons de produits agricoles et industriels au Reich, la police française procède à des rafles massives de juifs étrangers livrés aux nazis, la main-d’œuvre française est engagée à aller travailler outre-Rhin.
Le quatrième et dernière phase commence en novembre 1942 avec le débarquement allié en Algérie et au Maroc, suivi du ralliement de l’amiral Darlan aux Anglo-Américains. En représailles, les Allemands envahissent la zone sud, ainsi soustraite à l’autorité de Vichy, le flotte de Toulon se saborde pour ne pas tomber entre les mains allemandes. Le gouvernement de Vichy perd tout pouvoir, se laisse imposer un « délégué général » allemand, des ministres choisis parmi les fascistes français (Marcel Déat, Philippe Henriot), pendant que le groupe para-militaire et fascisant de la Milice (créée en 1943) devient tout-puissant et que son chef, Joseph Darnand, est nommé sous pression allemande Secrétaire général au maintien de l’Ordre. Vichy s’est mué en un Etat en voie de fascisation.

« La défaite de 1940, l’occupation du territoire, la Collaboration, la Résistance, la victoire et l’épuration engendrent d’emblée un chaos traversé de sentiments paroxystiques, qui rendront longtemps difficile, sinon impossible, toute réconciliation nationale. ». Le traumatisme persiste-t-il encore aujourd’hui 75 ans après les évènements ?
Serge Berstein : On ne saurait parler aujourd’hui de traumatisme, même si ce fut longtemps le cas. Les recherches historiques ont depuis longtemps établi quelle fut la réalité (extrêmement complexe) de la période chaotique vécue par la France de 1940 à 1944. Pour la très grande majorité des Français d’aujourd’hui, elle n’est que de l’histoire ; autrement dit du non-vécu. Et pour ceux qui s’y intéressent, elle révèle que les Français des années quarante eurent leurs faiblesses, leurs peurs, leurs souffrances, leurs malheurs, et, parfois leur courage et leur héroïsme, comme tous les peuples qui, à la même époque, ont vécu le chaos de ces années noires. •

Propos recueillis par Sylvie Dutot

Professeur émérite à Sciences-Po, Serge Berstein, spécialiste de l’histoire politique du XXe siècle, est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Histoire du gaullisme (Perrin), Démocraties, régimes autoritaires et totalitarismes de 1900 à nos jours (Hachette) et Le Fascisme italien, 1919-1945 (Seuil), avec Pierre Milza. avec lequel il a co-écrit «Histoire de la France au XXe siècle» collection Tempus et «Histoire du XXe siècle» en quatre volumes collection Initial Hatier éditions réédité sous «Histoire du monde de 1900 à nos jours» Initial Hatier.

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