Vous avez beaucoup publié, sur la question des esclavages et de leurs abolitions. Pourquoi ce livre sur le christianisme ?
Olivier Grenouilleau :  Afin de répondre à une question, ou, plutôt, d’essayer de sortir d’une impasse. Depuis le XIXe siècle, au moins, deux attitudes s’opposent en effet. La première, essentiellement critique, revient à se demander comment les Églises et les chrétiens ont pu durablement s’accommoder d’une insoutenable contradiction : celle opposant une religion prônant l’amour de son prochain et la réalité de pratiques esclavagistes attentatoires à la dignité humaine, parfois justifiées par des alibis religieux, voire génératrices de profits pour l’institution ecclésiastique. De nature apologétique et en partie défensive, la seconde attitude conduit, au moyen d’une reconstitution a posteriori des événements, à présenter l’histoire du christianisme comme celle d’une lente, nécessaire et logique maturation de l’idée abolitionniste, en quelque sorte contenue en germe dans son esprit.
Il me semblait que ni l’une ni l’autre de ces approches ne tenait véritablement la route. Tout faire tourner autour de la question des « responsabilités » (ou non) des Églises et des chrétiens conduisait à étudier le passé en fonction de critères d’aujourd’hui, à s’empêcher de comprendre comment les hommes du passé ont vu les choses, qu’ils se soient trompés ou non, bien conduits ou non. Or, comprendre comment les acteurs du passé percevaient les choses, et quels sens ils pouvaient donner à leurs actions, telle est la tâche de l’historien.

N’y avait-il pas, déjà, des travaux sur le sujet ?
Beaucoup de choses ont été écrites sur la question. Mais il s’agit généralement, soit de travaux anciens, hérités du XIXe siècle et marqués par les querelles de cette époque, entre laïcs et clergé, soit d’études plus récentes, parfois extrêmement solides, mais consacrées uniquement à des segments d’histoire. Or, on ne peut la comprendre, à mon sens, qu’en en restituant la globalité. Aucune synthèse moderne, sur la longue durée, n’existait sur la question.

Vous parlez d’approche globale. De quoi s’agit-il ?
Il y a diverses manières de définir l’histoire dite globale. À mon sens, globale est une histoire s’intéressant à de vastes territoires, au monde ou à certaines de ses parties, sur une longue durée. Le global, cependant, ne se définit pas seulement par ses dimensions. Il prend sens par la mise en réseau des informations. Tenter de relier les multiples facettes d’un même sujet, même si elles relèvent de thématiques et de temporalités variées, travailler à en saisir les articulations, voilà qui est global. À condition d’étudier précisément comment se combinent ces articulations, en fonction de contextes changeants. Impossible de faire autrement si l’on souhaite éviter le piège des approches linéaires, essentialistes et manichéennes.
C’est sur la longue durée, depuis la Bible et la prédication du Christ jusqu’à aujourd’hui, que j’étudie l’attitude des chrétiens et de leurs diverses Églises (notamment réformées et catholiques) vis-à-vis de l’esclavage : que cet esclavage concerne des chrétiens ou des non-chrétiens, des Européens, des Indiens ou des Africains. En essayant de réinsérer ces attitudes dans leur temps, de les relier à d’autres phénomènes, comme l’évolution des idées et l’attitude des pouvoirs d’État. Car Églises et chrétiens ne sont pas seuls au monde. Leur action est en partie conditionnée par des facteurs qui leur sont extérieurs.

 « Au début du IIIe siècle, dans le Digeste, le juriste Ulpien note que tous les hommes sont égaux en droit naturel mais qu’il peut y avoir des esclaves dans le droit des gens. »

Quel regard porte-t-on sur l’esclavage au moment où le Christ commence à prêcher ?
Un regard contrasté. Jamais l’esclavage, en effet, n’est allé de soi. Sinon il n’aurait pas été nécessaire de fourbir des arguments afin d’essayer de le légitimer. Cela ne signifie pas que les hommes du passé partageaient forcément notre totale condamnation de l’esclavage. Cela veut dire qu’il pouvait être générateur d’un certain malaise, dont, globalement, on cherchait cependant à s’accommoder. À l’époque de la vie du Christ, les stoïciens proclament l’unicité du genre humain. Mais ils jugent que l’esclavage de l’âme, celui de l’homme soumis à ses passions, est de loin plus préjudiciable que celui des corps. Aussi peuvent-ils parfois inciter les maîtres à se comporter « humainement » envers leurs esclaves,

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