Les récits historiques sont souvent ceux d’une aventure brillante : lorsque Xénophon écrit l’Anabase ou Les Dix-Mille, le lecteur pourrait s’attendre à des effets grandioses. Mais non, c’est d’une débâcle que Xénophon rend compte en magistral écrivain d’action. Il transforme la déroute des Dix-Mille en un récit déroutant, une errance formatrice de quinze mois. Tout au long des six mille kilomètres parcourus au cœur de l’Empire perse, Xénophon, le jeune et charismatique Athénien, ami de Socrate, mercenaire aristocrate et franc-tireur, mais aussi soldat, philosophe et ethnologue, apprend à connaître le monde et les hommes. Vingt ans après cette odyssée, dans sa ferme de Skillous, au cœur du Péloponnèse, où il vit en exil, il s’apprête à parler au nom des Dix-Mille, décidé à affronter l’opinion de ses compatriotes. Premier reporter de guerre de l’histoire, il se met en scène à la troisième personne, comme le feront plus tard Jules César et Charles de Gaulle. La parole longtemps retenue – il le sait – possède le pouvoir de libérer enfin le passé et de remettre en marche le temps.

 

Tout commence comme un conte exotique, à Babylone …

Tout commence comme un conte exotique, à Babylone, la fabuleuse capitale de l’Empire perse, en 404 avant J.-C. : « Darius et Parysatis avaient deux fils : l’aîné se nommait Artaxerxès, le plus jeune, Cyrus. » Mais après la mort de leur père, Cyrus n’a qu’une ambition : s’emparer du trône de son frère. Le conte tourne au conflit fratricide. Cyrus met à profit les liens d’hospitalité qu’il entretient avec les Spartiates. À partir de la Lydie, dont il est le satrape, il recrute des mercenaires grecs pour soutenir sa propre armée. Ces soldats sont recherchés pour leurs qualités techniques sur le marché de la guerre professionnelle. Le mercenariat constitue alors un phénomène social complexe autant qu’une activité militaire et les mercenaires forment un groupe intégré dans chaque cité grecque avec à sa tête un patron, à savoir un aristocrate ou un personnage important. Ces patrons-employeurs, tels Cléarque, l’amoureux de la guerre, ou Proxène, qui a entraîné dans l’aventure son ami Xénophon, ces “Hommes de Cyrus” comme on a pu les nommer, disposent de relais et de réseaux efficaces.

Les mercenaires viennent de toutes les strates de la société et de régions diverses : du Péloponnèse et de Grèce continentale pour une bonne part, mais aussi des cités d’Asie Mineure, où ils sont en garnison, de Sicile et de Thrace. Nombre d’entre eux sont des soldats démobilisés après la guerre du Péloponnèse, qui s’était achevée par la victoire de Sparte sur Athènes (404 av. J.-C.). Cette troupe ne s’apparente guère à une cité en marche, comme l’a écrit Hippolyte Taine, mais constitue plutôt une multitude de micro-sociétés : des compagnies unies par des liens forts, parfois familiaux, et par la camaraderie née du “partage des tentes” (“suskenia”, soit une vingtaine de soldats) et des tâches vécues au quotidien. Vus comme au travers d’un kaléïdoscope, ils forment tantôt des groupes disséminés, tantôt une seule et vaste troupe de guerriers unis par le désir de survie, mais aussi par la capacité à suivre des règles de fonctionnement communes, une fois les décisions prises à la majorité lors des assemblées des soldats.

La plupart des chefs de cette armée grecque de plus de 13 000 hommes – essentiellement des hoplites formant l’infanterie lourde -, convergent vers Sardes, métropole de la satrapie de Lydie, pour rejoindre Cyrus. C’est une caravane cosmopolite qui progresse dans le claquement des étendards et le cliquetis des armes : on entend la multitude des dialectes grecs et perses, le bruit des charriots qui avancent avec la masse des non-combattants mêlant les devins, les interprètes, les soldats affectés au train des bagages, les femmes, les esclaves et les animaux. À l’automne 401 avant J.-C., après avoir parcouru près de 2 850 km en six mois, les hommes de Cyrus montent vers “les hautes terres” – leur “anabase” proprement dite – et parviennent au village de Counaxa, sur la rive gauche de l’Euphrate, à une soixantaine de kilomètres au nord de Babylone. C’est là que les frères ennemis se livrent la bataille décisive : du côté de Cyrus environ 30  000 hommes, du côté d’Artaxerxès près de 50  000. Les mercenaires grecs commandés par Cléarque mettent en fuite l’armée ennemie qui se dérobe par deux fois sous la charge de la phalange. Mais Cyrus est tué lors d’un assaut audacieux. Tous croient avoir gagné : les Perses parce qu’ils ont tué Cyrus et les Grecs pour avoir mis l’armée perse en déroute.

mont Deveboynu Tepe (2837 m), “le mont du Cou du chameau”, situé à une cinquantaine de kilomètres au sud de Trabzon (Trapézonte), en Turquie.

Du sommet du mont Thèchès, les Dix-Mille aperçoivent la mer Noire : « Le cinquième jour, on arriva à la montagne nommée Thèchès : c’était celle que le guide avait indiquée. Quand les soldats qui marchaient en tête de l’armée arrivèrent au sommet, on entendit de grands cris. Xénophon et l’arrière-garde s’imaginèrent que des ennemis attaquaient l’avant-garde […]. Mais les cris résonnaient, toujours plus forts et plus proches : d’autres soldats affluaient sans cesse, au pas de course, au sommet de la montagne ; ils se précipitaient en direction de leurs compagnons qui continuaient de crier. La clameur s’amplifiait au fur et à mesure que la foule grossissait : Xénophon crut qu’il se passait quelque chose de particulièrement grave. D’un bond, il sauta sur son cheval ; il prit avec lui Lykios et ses cavaliers pour venir à l’aide. Mais très vite lui et les autres entendirent les soldats crier distinctement : Thalassa ! Thalassa ! “Mer ! Mer !” (IV, 7, 21-24, trad. PC/AC)
Valerio Manfredi (2004), estime avec vraisemblance qu’il s’agirait aujourd’hui du mont Deveboynu Tepe (2837 m), “le mont du Cou du chameau”, situé à une cinquantaine de kilomètres au sud de Trabzon (Trapézonte), en Turquie. L’archéologue italien pense avoir retrouvé à son sommet les restes du monticule de pierres érigé par les mercenaires grecs.

Peu après, sous prétexte de conclure une trêve, le Roi Artaxerxès attire les chefs grecs dans son camp et les fait exécuter, puis il lance son armée à la poursuite des mercenaires de son frère. Pour les Grecs, la débâcle commence : leur expédition prend le tour d’une descente aux Enfers dans l’Asie hostile. Leur “catabase” (la “descente”) se fait vers le nord, pour gagner le Pont-Euxin, aujourd’hui la mer Noire. Sans repères géographiques, ils ne sont plus désormais que “les Dix-Mille”, contraints de s’unir pour survivre au milieu des dangers. Élu chef de corps, Xénophon va tenir, avec le spartiate Cheirisophos, un rôle central dans la conduite de cette armée perdue. Il n’a de cesse de prendre la parole au cours des assemblées des soldats pour les convaincre de s’organiser efficacement et, parfois, pour leur rendre des comptes. Face aux premières difficultés, il réagit vite, crée un contingent de frondeurs ainsi qu’un escadron de cavalerie. Il adapte la phalange hoplitique pour lui faire gagner en mobilité grâce à une utilisation judicieuse des hommes en sections (50 hommes) ou demi-sections (25 hommes), selon la nature du terrain. Les Grecs réussissent ainsi à échapper aux Perses et à leur infliger de sérieux revers. Mais ils doivent affronter les farouches Cardouques – peut-être les Kurdes d’aujourd’hui – et les terribles rigueurs de l’hiver dans les montagnes glacées de l’Arménie. Ils marchent tout en combattant, les pieds gelés, en proie aux angoisses, au découragement et à la faim. Mais ils font face ensemble : leur instinct de survie leur fait accomplir des prouesses titanesques, voire sanglantes. Ils frappent et massacrent en effet dans l’instant et parfois de manière aléatoire. Chez les Taoches, « ils assistent à un spectacle atroce. Les femmes jettent leurs enfants du haut des rochers ; elles les suivent dans le vide ; leurs maris en font autant. » (IV, 7, 13). Ces mercenaires portent sur le visage et sur le corps tous les ravages du monde, mais ils s’accrochent à la seule fierté qui leur reste : leur liberté. Lorsque le 15 mai 400 avant J.-C., ils font l’ascension du mont Thèchès, à 50 km environ de Trapézonte, et qu’ils aperçoivent la mer Noire, ils crient de joie “Thalassa” (Mer) et célèbrent leurs retrouvailles avec cette mer toujours vivante en eux (IV, 7, 24).
S’ils regardent les pays qu’ils traversent avec leur regard de Grecs – comment pourrait-il en être autrement ? – ils ne sont pas aussi helléno-centrés que l’orateur Isocrate : ni racisme ni mépris viscéral pour les “barbares” – un terme qui, chez Xénophon, renvoie avant tout à des distinctions géographiques- ; plutôt une approche pragmatique des différences culturelles, ethniques, militaires et politiques des peuples rencontrés, en même temps que du respect pour le courage des adversaires. « Toute hypocrisie coloniale leur est étrangère » écrit Italo Calvino, dans sa préface à une édition de L’Anabase (BUR, Milano,1978). Leur aventure se double ainsi d’un extraordinaire voyage d’exploration qui marque un tournant pour les Grecs dans leur connaissance de la Perse. Les descriptions ethnographiques sont de première main : la nature, la géographie, les coutumes et l’organisation sociale des habitants de la Perse sont restituées au fil des pages. Les Grecs mangent des dattes d’une grosseur exceptionnelle, boivent de la bière à la paille chez les Arméniens, découvrent leurs maisons enterrées. Ils goûtent au miel toxique qui les plonge dans la fureur ou la torpeur.Certains ont un rêve, comme Xénophon lui-même : fonder une grande cité sur les rives de la mer Noire, en y mêlant mercenaires et habitants de la région.
Grâce à ce que révéla leur équipée en Perse, ces “hommes de bronze” ouvrent le chemin à Alexandre le Grand : ils l’éclairèrent sur les grandeurs et les faiblesses de cet empire. Ils prouvèrent qu’une dizaine de milliers de soldats déterminés pouvait marcher de la Babylonie à la mer Noire, et combattre l’armée royale, tout en affrontant des peuples redoutables comme les Cardouques, les Taoches ou les Mossynèques. Quand en 334 av. J-C, Alexandre pénétra en Perse, ni les Macédoniens ni les Perses ne comprirent au départ qu’un monde finissait et que commençait le monde hellénistique. Xénophon, en avance sur son siècle, préfigure à sa manière cet esprit nouveau. Comme Alexandre, il est porté par l’élan, la découverte héroïque de l’inconnu, mais aussi par une passion pour la Perse et ses beautés, qui semblent sans limites quand le ciel descend sur les montagnes d’Anatolie et les hautes neiges de l’Arménie. •

Pascal Charvet est helléniste, professeur de chaire supérieure, traducteur, inspecteur général honoraire et membre du Conseil supérieur des Langues. Il a traduit et édité de nombreux ouvrages de l’Antiquité dont le Voyage de Strabon en Égypte avec Jean Yoyotte, le Tétrabible de Ptolémée, le Voyage en Inde d’Alexandre le grand, chez Nil Édition, et réalisé avec Olivier Battistini le Dictionnaire d’Alexandre le Grand (Bouquins).
Annie Collognat est ancienne élève de l’École Normale Supérieure, et agrégée de Lettres classiques, a enseigné le latin et le grec en Lettres supérieures. Elle a publié plusieurs ouvrages de littérature antique, dont le Manuel de la sagesse antique et le Dictionnaire de mythologie gréco-romaine illustrée par les récits de l’Antiquité (Omnibus).
Publié chez Phébus Les Dix-Mille ou l’Anabase, édition de Pascal Charvet et d’Annie Collognat. Avec une traduction incisive et dynamique, intégrant les noms de lieux actuels et complétée par des cartes et des regards offrant les éclaircissements historiques et géographiques nécessaires, ainsi qu’un répertoire détaillé de tous les noms de lieux et de personnes. Avec une préface sur l’actualité politique du texte par Stéphane Gompertz, ambassadeur de France, et un Portait de Xénophon en oiseau rare par Arnaud Zucker, professeur des Universités.

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