Article publié dans Histoire Magazine N°12
De très nombreux travaux ont renouvelé, ces dernières années, nos connaissances sur l’esclavage et sur la traite qui lui est étroitement associée. Si les pléthoriques bibliographies internationales tendent à privilégier l’espace atlantique, «l’esclavage enterres méditerranéennes est resté souvent et longuement occulté.» Il est vrai que les sources, hormis les testaments amplement utilisés, sont relativement rares et fragmentaires afin de mettre au jour cette pratique relativement connue pour l’Antiquité, mais qui se prolonge bien après la fin du monde gréco-romain. Car «sur les rives de la Méditerranée, au Moyen Âge, l’esclavage était partout». En associant à ses travaux les résultats de récentes recherches Jean-Claude Hocquet, médiéviste, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’histoire de Venise et du sel en Méditerranée entend ici lever «le voile qui recouvre pudiquement l’esclavage en Méditerranée.»L’ouvrage, dédié comme il se doit auxMaîtres et esclaves, se compose d’une dizaine de chapitres articulés autour de classiques thématiques en commençant par la provenance des esclaves, qu’il faut distinguer des serfs et des captifs, avec une cartographie des routes, terrestres et maritimes, empruntées par les hommes, femmes et enfants. Les marchés importateurs de cette marchandise humaine, les sources d’approvisionnement (la guerre assurément, mais pas seulement), l’épineuse question des statistiques impossibles, les travaux des esclaves (aux champs, dans les mines comme dans les palais et à bord des navires), les appartenances religieuses (les croyances n’ayant pas été un frein à cette pratique en terres chrétiennes comme enterres d’islam), les voies de la liberté (fuites, rachats, rançons) et les refus de l’esclavage(révoltes et expéditions punitives) constituent les temps forts de ce parcours sur la longue durée. L’auteur nous entraîne dans les villes grandes et petites, mais surtout cités portuaires, métropoles marchandes et bourgs ruraux, dans les ateliers artisanaux et dans la garde des troupeaux, dans les palais patriciens comme dans les maisons plus modestes.Au terme de son enquête, Jean-Claude Hocquet considère que «la diffusion de l’esclavage eut pour objectif essentiel de parer les revendications jugées immodérées d’augmentation des salaires avancées par les travailleurs et non de combler le vide démographique provoqué par la Peste noire du milieu du XIVe siècle. Les esclaves n’ont pas servi à remplacer les hommes disparus, mais à compenser la hausse des salaires et les exigences économiques des survivants. (…) Les couches privilégiées y auraient trouvé un moyen d’abaisser le coût de la main-d’œuvre, à un moment d’offre moindre, au détriment des travailleurs.»L’ouvrage, qui se lit aisément, offre un index bienvenu pour circuler dans le temps et sur les rives de la Méditerranée. Cependant, force est de reconnaître que le millénaire annoncé dans le titre de l’ouvrage, du Xe au XIXe siècle, est plus limité dans la synthèse présentée par Jean-Claude Hocquet dans la mesure où l’essentiel couvre la période médiévale, que connaît bien l’auteur médiéviste. Les siècles suivants — après le XVIe siècle surtout — sont peu considérés sinon dans le bref épilogue intitulé «L’esclavage a-t-il disparu?», et dont on connaît la réponse.
MAÎTRES ET ESCLAVES EN MÉDITERRANÉE Xe-XIXe SIÈCLE
Jean-Claude Hocquet
CNRS éditions 2022360 p. 25 €