Article publié dans Histoire Magazine N°3
Dans votre autre ouvrage Dernier vol pour l’Enfer, les cinq vies d’Ernst Udet, vous racontez l’histoire d’un autre as allemand de la Grande Guerre, moins connu que le Baron rouge, Ernst Udet. Si von Richthofen cherche à briller militairement et utilise l’aviation pour ce faire, Udet est avant tout un passionné d’aviation…
Stéphane Koechlin : J’ai écrit un diptyque sur l’aviation allemande. Les gens me regardent toujours d’un air soupçonneux. Pour une simple raison : tout le XXème siècle part de l’aviation allemande ! On sait que Goering, aviateur de la Première Guerre mondiale, dernier commandant de l’escadrille rouge (qui aurait dû revenir à Udet ou Löwenhardt), au carnet d’adresses bien rempli, a été l’homme clef de l’accession de Hitler au pouvoir. Goering et un fantôme… Le Baron ! A partir de là, le siècle prend un autre visage…. Contrairement au Baron rouge, Udet n’a pas découvert l’aviation par le prisme de l’armée et de la guerre. Il est munichois, ce qui a son importance. Peut-être moins touché par le nationalisme. Avec ses amis de classe, il construit des aéroplanes miniatures et les font voler audessus de la rivière Isar. C’est à celui qui les fera voler le plus loin. Les petits avions d’Udet ne sont pas très beaux, mais ils tiennent la distance. Les enfants fondent « l’aéroclub de Munich », un club imaginaire. Sa mère Paula le cherche partout, et Ernst disparaît pour aller observer les dirigeables dans une base près de chez lui (Oberwiesenfeld). Il observe le travail du concepteur Gustav Otto.
Il va voler aux côtés de von Richthofen, au printemps 1918, et va être très marqué aussi par la disparition du pilote…
Stéphane Koechlin : Il rejoint tardivement l’escadrille rouge. Il n’est pas au front quand il apprend la mort du Baron rouge. Manfred von Richthofen qui n’aimait pas voir ses hommes malades ou handicapés, l’a obligé à aller se soigner contre son gré. Ernst Udet a l’impression de l’avoir trahi. Cette absence ne l’empêchera pas d’obtenir 62 victoires.
Udet a également une personnalité bien différente du Baron. C’est un « homme à femmes » et son avion sera gravé des initiales de sa fiancée…
Stéphane Koechlin : On ne connait pas d’amoureuse dans la vie du Baron. Udet, lui, le roturier, qui a commencé la guerre à motocyclette et non dans le prestigieux corps des Uhlans à cheval, et a tâté de la prison pour des manœuvres indisciplinées, est l’exact opposé du Baron. Mais cette différence ne les empêchera pas de bien s’entendre et de s’estimer. Udet aime les femmes. Comme les chevaliers, il grave même les initiales de son amoureuse sur le fuselage de son appareil LO (Eleonore Zink). Plus tard, il tentera de séduire Leni Riefenstahl et aura beaucoup d’aventures dont une avec la fille de l’ambassadeur américain à Berlin, Martha Dodd. Il aime boire, faire la fête…
Après la guerre, il s’adonne à la voltige aérienne, tourne pour le cinéma, fait des safaris …
Stéphane Koechlin : Il survit à la guerre. Et là où beaucoup d’aviateurs allemands se laissent tenter par le nationalisme comme Rudolf Berthold (44 victoires), tué en 1920 alors qu’il dirige un corps franc nationaliste contre les communistes, Udet ne veut plus guerroyer (il sera critiqué pout cela), mais veut poursuivre dans le spectacle aérien. Il sait que ses capacités de pilotage peuvent l’emmener loin, il aime la vie au grand air, l’aventure, le voyage. Il parle français car il passait ses vacances dans le sud de la France. Mais il devra patienter car le traité de Versailles interdit aux pilotes allemands de voler. Dans un premier temps, un Américain l’engage pour aller rechercher les corps des disparus sur les champs de bataille et en repérer les traces depuis le ciel. Il veut vraiment revoler et sans chaperon américain. Certains ont caché les avions. Et Udet recommence à voler, clandestinement d’abord, puis au grand jour. Plus tard, il travaille pour des films documentaires. On le voit dans l’Enfer blanc du Pitz Palu (1929) et surtout dans SOS Iceberg (1933). Les images sont splendides. Ces films racontent souvent la même histoire, une expédition est en perdition dans les glaces, et un aviateur (Udet) vient les sauver. Son appareil circule entre les glaces, frôle les parois. Il s’est mis en danger pendant le tournage, mais il impressionne par sa dextérité. Il a comme partenaire Leni Riefenstahl, la future cinéaste des nazis.
Et Ernst Udet se laisse convaincre par Hermann Göring d’adhérer au parti nazi…
Stéphane Koechlin : Il rêve d’Hollywood, se rend même aux Etats-Unis, mais une rencontre avec le producteur d’Universal Carl Laemmle JR ne donne rien. Car les Allemands, alors que le parti nazi commence à prendre le pouvoir, ont mauvaise presse. Il rentre, dépité. C’est à ce moment-là que Goering l’appelle. Hitler a pris le pouvoir et a chargé Goering de remettre sur pied l’armée de l’air malgré le traité de Versailles. Officiellement, Goering forme des pilotes pour la Lufthansa, mais en réalité, ce sont des pilotes de guerre. Il lui propose de travailler avec lui, mais Udet refuse. Il écrit des poèmes, drague une comtesse. Alors Goering sort sa carte maîtresse. « Je sais que tu rêves de cet avion, le Curtiss Hawk. Je t’en achète deux exemplaires. Et tu pourras essayer tous les prototypes qui sortiront des usines Messerschmitt. » Udet se laisse convaincre.
Il va porter une lourde responsabilité dans l’échec de la bataille d’Angleterre …
Stéphane Koechlin : En vérité, cela se passe très mal. Udet travaille comme inspecteur de l’approvisionnement. Ce poste est très important car il doit évaluer l’efficacité des appareils et commander ceux qui équiperont la Luftwaffe. On lui doit la commande du prestigieux Messerschmitt 109. Mais sinon, il va vite perdre du terrain dans une fonction de bureau qui ne lui correspond pas. Il s’ennuie et certains le jalousent, pensant que ce poste devait leur revenir. Il préfère passer du temps dans les bons restaurants de Berlin, inviter de jolies femmes, sortir, il joue, perd des sommes importantes, boit. Il commet même une erreur en invitant ses deux amis, Lindbergh et le pilote français d’acrobatie Michel Detroyat à visiter les usines, fier de montrer la force allemande. Saint-Exupéry et Detroyat sont impressionnés par la production (« ces gens-là construisent des avions comme nous des Ford », dira Lindbergh), mais de retour chez eux, personne ne les croit. Udet a commis une erreur. Goering tente d’étouffer les scandales, éponge les dettes d’ Udet qui prend du retard. Il est en désaccord avec Hitler et Goering sur l’attaque de l’Angleterre, et d’ailleurs, cette guerre ne lui plaît pas. La défaite de la Luftwaffe face à la RAF ne lui sera pas seulement due (on sait que les aviateurs français n’ont pas été si mauvais, abattant de nombreux avions allemands – 1000 au compteur quand même entre septembre 1939 et juin 40 – qui manqueront en Angleterre). Mais ce désaccord scelle l’échec allemand, le sien et celui du pays. Et il inquiète Udet comme l’inquiète sa relation intime avec la volage fille de l’ambassadeur américain de Berlin, Martha Dodd (qui est une espionne du KGB). Il a peur, et déprimé, il se suicide en novembre 1941… Les nazis tenteront de masquer ce suicide. Ils prétendent qu’il s’est tué en essayant une « arme secrète ». La légende se mettra très vite en place. Udet se serait suicidé parce qu’il s’opposait à Hitler et à Goering. C’est ce qu’affirme la pièce de l’écrivain juif Carl Zuckmayer (qui était un ami d’Udet avant de fuir l’Allemagne), Le Général du diable, publiée en 1945. Mais Leni Riefenstahl critiquera cette version dans ses mémoires. « Udet n’a pas été victime de la gestapo, et il est faux également d’en faire un opposant à Hitler. Certes, il ne faisait pas partie des admirateurs inconditionnels de Hitler, mais je peux témoigner qu’il m’a parlé de son grand respect pour lui. » Evidemment, le témoignage est douteux. Udet pouvait se méfier d’elle aussi. Voilà un suicide qui nourrit encore le débat. Nous savons une chose, Udet regrettait le Baron. Sa présence lui manquait. Lorsque juste après la guerre, Lothar, le frère de Manfred, organisa des réunions d’anciens aviateurs, il se garda bien d’y inviter Goering. Il n’aimait pas le futur patron de la Luftwaffe qu’il trouvait grossier, calculateur et imposteur.