<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les élections  de 1981: La Grande Peur  des Bien-portants   par Pierre-Yves Rougeyron
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Les élections de 1981: La Grande Peur des Bien-portants par Pierre-Yves Rougeyron

par | Débats, La folle histoire des élections, N°11 Histoire Magazine

Article publié dans Histoire Magazine N°11

Dans la mémoire collective, les années Mitterrand restent associées à quelques réformes symboliques et à l’émergence de la « gauche caviar ». Peu se rappellent combien l’arrivée au pouvoir de la gauche a fait naître de fantasmes dans la droite patronale.

Imagerie des soviets, inconscience du rapport de force réel de la Guerre froide et fantôme de 1968, sont autant de facteurs à prendre en compte pour expliquer le vent d’hystérie qui balaya la France des nantis entre les législatives de 1978 et l’élection présidentielle de 1981.

Michel Poniatowski, Ministre de l’Intérieur giscardien, avait annoncé les « chars russes sur la Concorde ». Il essayait de mobiliser par la peur l’électorat de la moyenne bourgeoisie. Après tout, lors des élections législatives de 1978, la gauche aurait pu l’emporter. Et puis la gauche est divisée. Marchais, premier secrétaire du PCF, accuse Mitterrand de porter le risque de gouverner comme la droite. Raymond Aron ira jusqu’à écrire que « Marchais travaille pour Giscard ». La droite pensait qu’en dramatisant les enjeux, cela allait encore prendre. Elle joue à se faire peur. Elle méconnaît les avertissements des Renseignements généraux et ne comprend pas l’influence de Mai 68 et que c’est en réunissant les forces issues du gauchisme et de la « gauche américaine » que Mitterrand entend isoler le PCF. L’absorption de l’électorat contestataire après le retrait de Coluche et la prise de près de 15 % des électeurs de Chirac actent sa prise de pouvoir. À l’annonce des résultats le 10 mai 1981, c’est la panique. Le Figaro se veut solennel  : « Le collectivisme d’inspiration marxiste est désormais à nos portes ».

En réalité la France est affaiblie, car elle est dans une parité forcée avec le Mark au sein du SME (système monétaire européen), elle vit une stagflation (14 % d’inflation pour une croissance morne) et subit les contrecoups de la crise économique incarnée par les deux chocs pétroliers. La France a déjà 1,7 million de chômeurs. Le Programme Commun de la gauche semble être le bouc émissaire idéal. La bourse de Paris est face à tant d’ordre de vente le 12 mai que certaines sociétés deviennent incotables. La bourse perd 13,9 % le 13 mai, 9,5 % le 14. Le Franc est secoué et le Franc suisse s’emballe sur le marché des changes. On envoie Claude de Kémoularia, banquier spécialiste du Moyen-Orient demander le soutien des pays arabes. Dans les 11 jours qui séparent le 10 mai de l’installation de Mitterrand à l’Élysée, on compare les nationalisations bancaires aux spoliations de Vichy. L’Administration Reagan voit un risque de contagion communiste.
La réalité apparaît plus modeste. Beaucoup de ceux qui ont dit partir ne sont pas partis, mais en ont laissé courir le bruit. Ceux qui sont partis avec des valises de billets pour Genève sont vite revenus. Le soufflé retombe quand dans le premier gouvernement n’apparaissent que quatre ministres1 communistes et que l’économie est confiée à l’eurolibéral Jacques Delors2. La nationalisation des banques se fera sans modification des projets de « déréglementation » annoncés par la présidence Giscard d’Estaing3, et permettra à beaucoup d’entreprises de se financer désormais sur les marchés pour le plus grand bonheur de la bourse. Le premier septennat mitterrandien s’est soldé par une hausse de 250 % des actions françaises et le second par un bond de 450 %.

Derrière la comédie de ces années se cache peut-être la tragédie du passage du :« Le véritable ennemi (…) les puissances de l’argent, l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui tue, l’argent qui ruine et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes. »4, à : « pour bien privatiser il faut être de gauche, la droite a trop honte »5. Un choc dont une partie du peuple français ne s’est toujours pas politiquement remis. •

Notes :

1. Quatre postes « non-stratégiques ».
2. En 1981, se présentait comme un syndicaliste catholique (CFTC, puis CFDT), passé par le cabinet de Jacques Chaban-Delmas Premier ministre (pour le projet de « Nouvelle société »).
3. Déréglementation du système monétaire par la fin du circuit du trésor, Loi de 73, « banque universelle », « ouverture des marchés ».
4. François Mitterrand dans son discours d’Épinay en 1971
5. Pacal Lamy fut conseiller de Jacques Delors ministre de l’Économie et des Finances
Pour aller plus loin :
David Servenay, Benoît Collombat, Frédéric Charpier, Martine Orange,…Histoire secrète du patronat — de 1945 à nos jours (La Découverte, 2009).
Pierre Favier, 10 jours en mai (Seuil, 21 avril 2011).

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À propos de l’auteur
Pierre-Yves Rougeyron

Pierre-Yves Rougeyron

Pierre Yves Rougeyron, historien des idées politiques, spécialiste en intelligence économique, Président du Cercle Aristote, directeur de la revue Perspectives Libres.
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